Lucien DEGRAS m’accueille à la station d’amélioration des plantes du Centre INRA Antilles Guyane en septembre 1970.
Il est polyvalent et infatigable. Administrateur du Centre de Recherche Antilles-Guyane de l’INRA depuis 1967 et directeur de la station d’Amélioration des Plantes depuis 1964, il contrôle les derniers travaux sur la canne à sucre, la production fourragère, les vivrières à graines comme le pois d’Angole, les pois canne, les pois yeux noirs, les différents vigna, et surtout les plantes à tubercules : Manioc, Madère, Malanga, Patate(douce) et igname. Les tâches sont réparties par équipe :
L’équipe igname comprend POITOUT René Arsène, SUARD Camille, POITOUT Joseph, GRUEL Adrien, moi-même ARNOLIN Richard et un peu plus tard MATHURIN Pulchéry et GELABALE Jean.
Pour les généticiens, améliorateurs de plantes, il faut des plantes qui fleurissent, donnent des graines fertiles qui, une fois semées ouvrirons la possibilité d’obtenir une grande variété de plantules parmi lesquelles nous pouvons espérer de nouvelles variétés plus résistantes aux maladies, plus productives, de formes attractives et agréables au goût. Hélas en 1970 les problèmes de floraison de l’igname sont multiples.
Lucien qui a déjà un cercle de relations, a très tôt pensé à une large coopération internationale entre pays tropicaux, à la fois pour le choix de types adaptés à la culture intensive qui amènerait la culture de l’igname au niveau des grandes cultures tempérées ; et pour la sélection de variétés florifères qui permettraient de débuter les travaux de sélection génétique.
Parmi les cultivars introduits en 1970 d’Océanie des types nouveaux seront proposés à l’agriculture des DFA, mais les cultivars florifères ne sont pas plus nombreux et les problèmes de sélection sont loin d’être résolus. Des provenances du Nigéria vont permettre des générations de sélection sexuée pour le type Grosse Caille (Dioscorea cayenensis-rotundata).
Les attaques d’anthracnose, les autres contraintes parasitaires et climatiques laissent apparaître la nécessité d’un laboratoire de Culture in vitro. Dans ce laboratoire seront mises en conservation la majorité des variétés locales qui disparaissaient des jardins : même si ce travail est terminé après 1994 lors du départ de Lucien à la retraite c’est une contribution importante à la conservation du patrimoine. Un patrimoine local, mais aussi tropical dans son ensemble, à l’abri des intempéries.
Mais avant son arrivée en Guadeloupe, Lucien a laissé son empreinte sur plusieurs continents, tissé de nombreuses amitiés, en abordant plusieurs espèces végétales.
Comme il le disait lui-même, « mon parcours aura été fortement marqué par l’Inra, bien que pas seulement, fort heureusement ».
Lucien appartenait à une famille héritière… d’un passé agricole. C’est en effet, assez significatif que le nom Degras, qui provient du vieux créole où il se dit Dégras, signifie « défrichement pour la préparation des jardins traditionnels ». Il était sans doute prédestiné à ce parcours dans le domaine agronomique.
Son enfance est aussi marquée par les années passées près de la mer, à la Pointe des Salines, à la Martinique où son père exerçait en tant que douanier. Sans doute cette enfance permet la naissance de sa fibre poétique et de sa philosophie de la vie : « Je suis ce pêcheur qui vient du soleil levant, un épervier sur une épaule, sous un bras des casiers tressés de lyan dlo qu’il dépose quand il balance la rosace de son épervier au-dessus des flaques. »
L’influence de ses deux maitres à penser, René MENIL et Aimé CESAIRE venait renforcer une inclination à la philosophie et à la littérature. Juste pour une disponibilité de bourse, il choisit des études scientifiques pour lesquelles il va montrer des dispositions aussi fortes.
Après une licence en sciences naturelles obtenue à Montpellier, il devient ingénieur-élève de l’École Supérieure d’Application d’Agriculture Tropicale en 1948, à Paris, pour la première année de génétique végétale de l’ORSTOM. Il y suit une formation agronomique, et apprend aussi l’agriculture tropicale.
Après 5 années passées en Guinée, à travailler sur l’amélioration de la technique de production du riz en culture inondée, il ira en Côte D’Ivoire à l’IRAT (actuel Cirad) en tant que chef du laboratoire de génétique de la station des plantes alimentaires. C’est là que Lucien découvre l’igname, en tant que plante tropicale majeure, à laquelle il restera plus qu’attaché une fois revenu aux Antilles. Ces séjours lui permettent d’engranger des connaissances scientifiques et de lier des amitiés solides.
C’est en 1964, que Lucien arrive sur le Centre des Antilles, après avoir passé 6 années à l’Inra de Versailles en tant que responsable de la sélection de l’avoine en France. Il s’investit complétement dans ce rôle dévolu à l’Inra de développement de la culture, d’une façon générale et, plus particulièrement, de la culture scientifique, aux Antilles-Guyane. C’est ainsi, qu’outre son travail à l’Inra, il a fait longtemps partie du conseil d’administration et du conseil scientifique de l’université, et a été associé à plusieurs de ses activités, en particulier le diplôme de Développement Agricole Caraïbe et le centre d’études et de recherches caribéennes.
Travaillant sur l’igname, avec cette plante qui lui avait paru très originale sur le plan biologique, Lucien souhaitait permettre une avancée de la connaissance scientifique et agronomique, tout en épousant une valeur socio-culturelle.
Pour faire avancer les recherches sur l’igname, Lucien peut compter sur les possibilités de l’INRA, de l’ORSTOM, du CIRAD ; il travaille également avec des organisations internationales, la Caribbean Food Crops Society(CFCS), L’international Society for tropical Root Crops(ISTRC), avec beaucoup de pays de la Caraïbe (Porto Rico, Trinidad, Jamaïque, Barbade, Haïti, Cuba) et du monde (Côte d’Ivoire, Nigéria, Indes, Nouvelle Calédonie) et avec des agronomes émérites : D.G.COURSEY (Londres), F.W.MARTIN(Porto Rico, Etats Unis), Bacary TIO-TOURE(Côte d’Ivoire) HAAN (IITA , Nigeria)….
L’igname est souvent la plante dominante du jardin créole, autre valeur socio-culturelle à laquelle, Lucien va consacrer travaux et écrits.
Son engagement pour la transmission du savoir que nous retrouvons dans plusieurs publications du Centre Inra-Antilles-Guyane, a fait de lui, le principal fondateur en 1991 du centre de culture scientifique, technique et industrielle (CCSTI) de la Guadeloupe, Archipel des Sciences. Cette association lui a permis de travailler en animation culturelle aussi bien avec des enfants de maternelle qu’avec des enseignants, et le grand public.
Plusieurs publications, articles et revues témoignent de sa volonté de transmettre, de partager.
Tout au long de son parcours, il a ardemment souhaité, faire bénéficier au plus grand nombre, des acquis engrangés au cours de sa vie, afin de redistribuer et entraîner des réactions, comme il se plaisait à le dire « En chaîne… ». Les rôles de Roselise ACCIPE et de Gilberte COMBES, au secrétariat, à la documentation du Centre, ont été des plus précieux.
Plusieurs Publications témoignent de cette volonté de transmettre, de partager. En 1997, il est co-fondateur de la revue « DERADES avec des philosophes, des écrivains, des psychologues, des historiens comme pour obtenir une synthèse des moyens de penser. Je retiendrai pour ma part que c’est un artiste polyvalent, un dessinateur, un mélomane, et même si parfois il a cherché à nous faire croire qu’il marchait sur les pieds de celle qui lui apprenait à danser il reste pour les danses européennes et pour les danses locales un danseur exceptionnel parmi les plus lestes et les plus majestueux.
Pour terminer, quelques mots de Simone Weil à l’attention du littéraire qu’il a toujours été.
« Il restera de toi ce que tu as donné.
Au lieu de le garder dans des coffres rouillés. Il restera de toi de ton jardin secret,
Une fleur oubliée qui ne s’est pas fanée.
Ce que tu as donné, en d’autres fleurira. »
Adieu Lucien.
Remerciements à Richard ARNOLIN